CRISCO

le 22 mai 2017

Concordance et discordance rythme / sens dans la poésie métrique française

Organisé par Eliane Delente, CRISCO


Dès le XVIe siècle, le principe de concordance est autant l’objet de recommandations dans les traités de versification qu’un principe, diversement mis en pratique par les poètes, pendant toute la période classique. Ce n’est pas dire qu’on puisse pour autant dégager de ces traités une définition claire du principe, pas plus qu’une conception unitaire (Peureux, 2009).

La plupart des traités de versification, du XVIe siècle à nos jours, se contentent de repérer localement les cas de discordance, qu’ils décrivent comme enjambements, rejets, contre-rejets, mais ce qui frappe avant tout, c’est que ce principe n’ait été l’objet d’aucun développement, d’aucune étude un tant soit peu approfondie. Le principe de concordance rythme / sens ayant pour fonction d’assurer la perception des unités métriques, quelles sont les modalités de sa mise en œuvre ?

En France, la méthode d’analyse dite métricométrique ou distributionnelle (Cornulier 1982, Gouvard 2000) a cependant fourni des critères fiables caractérisant les fins de sous-vers et de vers, critères qui manquaient jusqu’alors. Les travaux de métrique générale, qui pour la plupart se situent dans le cadre générativiste, défendent l’idée que la concordance se fait entre la structure métrique et, non pas la structure syntaxique, mais la structure prosodique. On pourra comparer et discuter ces deux approches : concordance métrique / syntaxe ou concordance métrique / prosodie. Les métriques génératives se fondant sur une approche prosodique [1] (cf. la Prosodic Hierarchy Theory) proposent également des critères formels caractérisant les constituants prosodiques pouvant apparaître en fin de vers selon le niveau qu’ils occupent dans la hiérarchie prosodique.

Pour autant, et par delà les différences d’approche, ces études ne dépassent pas la caractérisation des frontières de constituants métriques, laissant hors de l’analyse les caractéristiques rythmiques internes des constituants métriques.

Ça et là, on trouve dans les travaux de Cornulier [2] des analyses ponctuelles et partielles sur la consistance, notamment des constituants métriques conclusifs d’un niveau métrique donné. Cette journée sera également l’occasion de discuter ces pistes de recherche et d’envisager la manière de les prolonger et de les enrichir.

Les communications devront aborder des questions telles que :

- quelles sont les unités pertinentes ou autrement dit, quel est exactement l’objet d’étude ? S’agit-il des unités grammaticales qui, le cas échéant, débordent ou non le vers ? Ou s’agit-il plutôt des expressions rythmiques (sous-vers, vers, modules de strophes et strophes), qui peuvent apparaître tantôt complètes, tantôt incomplètes ? La composante grammaticale d’une expression rythmique est-elle seule en cause ? Les composantes sémantique, pragmatique, énonciative, discursive, stylistique, sont-elles également pertinentes [3] ?

- les phénomènes de concordance / discordance ont été préférentiellement étudiés en fin de vers, le vers demeurant l’objet de tous les examens. Pourtant, il n’est pas certain que ce niveau d’analyse soit suffisant puisqu’à côté des enjambements de fin de vers très discordants, on observe des enjambements qui ne déclenchent aucun sentiment de discordance, le vers paraissant, au moins provisoirement, suffisamment complet. Le principe de concordance, chargé d’assurer la perception des constituants métriques, dépasse donc le niveau du vers et guide l’organisation rythmique globale du texte, avec des degrés variables de concordance selon le niveau du constituant métrique, ce qui reste à étudier.

- la concordance est-elle d’ordre strictement formel ? Implique-t-elle seulement une correspondance entre une frontière de constituant métrique donnée et une frontière linguistique d’un certain niveau dans la hiérarchie (syntaxique ou prosodique, selon les approches) ? ou implique-t-elle également des variables historiques et culturelles comme l’époque, l’état de langue, le système métrique, le poète, la longueur des vers, le mètre, la forme des strophes, la longueur du poème, le type de lecteur (habitudes culturelles) etc. ?

- une unité rythmique consistante (conforme au principe de concordance) peut être dite une forme rythmique naturelle. Qu’entend-on par « forme rythmique naturelle » ? en conversation ? dans le discours versifié ? Si l’époque et les habitudes culturelles des lecteurs peuvent influer sur l’évaluation de tels phénomènes, comment appréhender ce sentiment qu’une forme rythmique est « naturelle » ou non ? Quelles relations peut-on établir entre naturalité, fréquence et familiarité ?

On envisage d’aborder des questions théoriques, des questions de méthodes d’analyse (outillées ou non), portant aussi bien sur de larges corpus que sur un poème ou sur une pièce de théâtre en particulier.

Bibliographie indicative

Cornulier, B. de (1995) : Art poëtique. Notions et problèmes de métrique, col. IUFM, Presses Universitaires de Lyon.

Cornulier, B. de (1999) : Petit dictionnaire de métrique, manuscript, http://www.normalesup.org/ bdecornulier/ pp. 20-21

Cornulier, B. de (2000) : « La place de l’accent, ou l’accent à sa place. Position, longueur, concordance », dans Le vers français. Histoire, théorie, esthétique. Textes réunis par Michel Murat, Paris, Champion, pp 57-91.

Garette, R. (1995) : La phrase de Racine : Étude stylistique et stylométrique, Champs du signe, Presses universitaires du Mirail.

Garette, R. (2000) : « La phrase racinienne : « contre-mètre » et « contre-rime », dans Le vers français. Histoire, théorie, esthétique. Textes réunis par Michel Murat, Paris, Champion.

Hayes B. (1989) : “The Prosodic Hierarchy in Meter”. In Kiparsky, Paul & Gilbert Youmans (eds.). Rhythm and Meter. Orlando : Academic Press. pp. 201-260.

Kiparsky (1977) : « The rhythmic structure of English verse », in Linguistic Inquiry, vol. 8, n° 2, Published by The Mit Press, pp. 189-247.

Peureux, G. (2009) : La fabrique du vers, Seuil.

Purnelle, G. (2005) : « Mètre et syntaxe dans la pratique de trois poètes latins : Catulle, Virgile et Horace », dans Papers on Grammar IX 2, Proceedings of the Twelth International Colloquium on Latin Linguistics (Bologna, 9-14 june 2003), edited by Gualtiero Calboli, Herder Editrice, Roma.

Purnelle, G. (2012) : "Vers long, vers court, lieux de différenciation lexicale et linguistique : le cas du distique élégiaque latin", JADT 2012 – Actes des 11es Journées internationales d’Analyse statistique des Données Textuelles, éd. A. Dister, D. Longrée, G. Purnelle, LASLA, pp. 805-819.

Tobler, A. (1885) : Le vers français ancien et moderne, Slatkine, Genève ( 1972).

Verluyten, S. P. (1982) : Recherches sur la prosodie et la métrique du français, Thèse de doctorat, Université d’Anvers, Belgique.

Programme du 22 mai 2017

9h30 : Accueil

10h – 10h30 Éliane Delente (CRISCO, université de Caen) : Présentation : État des lieux et perspectives.

11h – 11h30 Jean-Louis Aroui (Structures formelles du langage, Paris 8, CNRS) : Questions et propositions pour un nouveau modèle théorique des mètres français.

Déjeuner

14h – 14h30 Benoît de Cornulier (LLING, université de Nantes, CNRS) : La relation rythme / sens : collage ou connection ?

15h – 15h30 François Dell (CNRS) et Romain Benini (STIH, université Paris 4) : Concordance entre métrique et grammaire dans Britannicus.

Pause

16h30 – 17h Philippe Rocher (LLING, université de Nantes, CNRS) : Quand Rimbaud diverge.

Documents joints

Notes

[1] Voir notamment Hayes (1989).

[2] Cornulier (1995, 161-175), (2000, 57-91).

[3] Pour une approche stylométrique, voir Garette (1995).


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